L’Arbre-Monde, Richard Powers

Si un livre peut sauver la Terre, la société, l’humanité, alors c’est celui-ci. L’arbre-monde (The Overlife) ou un roman choral, un roman-monde qui étend ses branches dans le ciel américain, et enfonce ses racines loin sous terre, se moquant des frontières et des époques. Huit destins s’entremêlent, s’enlacent, tels des rhizomes souterrains et têtus qui filent, se déploient lentement et s’unissent les uns aux autres, créant un réseau complexe et majestueux invisible pour l’œil humain. Les phrases sont courtes, la poésie enfle et bat à chaque mot, pulse dans chacun des protagonistes bientôt tous habités de cette frénésie écologique, de cette urgence : ouvrir les yeux des hommes pour qu’ils voient ce qu’ils font à leur monde – pas à la nature ni au monde en tant que tel qui sera toujours là, mais à leur société qui disparaîtra bien avant que la planète n’expire. Un arbre repousse, il survit : un rayon de soleil suffit à faire rejaillir du vert tendre d’une souche millénaire.

Semblable au séquoia géant qui est au cœur de ce récit, ce dernier s’étire vers l’azur en quatre parties distinctes toutes liées les unes aux autres – d’abord les racines pour qu’ensuite le tronc puisse grimper toujours plus haut et que les branches effleurent les nuages, que les fleurs éclosent et que les graines perpétuent le cycle de la vie. Les premières pages laissent une impression de déjà-vu, interrogent – où va-t-on ? Puis, à mesure que les mots se suivent, que les feuilles s’effeuillent, le lecteur prend la mesure de l’objet qu’il a entre les mains, vainqueur du prix Pulitzer 2019, mais tellement plus. La traduction de Serge Chauvin rend hommage à la lettre, aux rimes, à la grandeur. Un roman pour ouvrir les yeux, pour dénoncer le syndrome de Midas qui gangrène la Terre, pour souligner les dérives du nouveau paradigme numérique. Entre fable écologique à la Miyazaki aux accents d’Eden (de Monica Sabolo), militantisme environnemental à la Freedom (de Jonathan Franzen), avertissement faisant écho aux Fantômes du vieux pays (de Nathan Hill) et fresque américaine grandiose, L’Arbre-Monde secoue, bouleverse par son ton, par sa poésie et par sa dureté, par ses métaphores et par sa beauté, par ses leçons et par son universalité loin de tout sermon. C’est un avertissement, un hymne à la forêt et à sa magie, à la lumière qui pommelle les troncs moussus sous la canopée.

« Le brouillard enveloppe la canopée. Par une trouée dans la frondaison, les clochers duveteux de troncs voisins se dressent en tourbillon dans le voile de gaze d’un paysage chinois. Il y a plus de substance dans leurs panaches grisâtres que dans les pics vert-brun qui les transpercent. Tout autour d’eux s’étend un conte de fées fantasmagorique issu du paléozoïque. C’est un matin comme le matin où la vie apparut pour la première fois sur la terre sèche. » (p397, 10/18)

Les éditions 10/18 en parlent ici.

Ils en parlent aussi : Anniemots, Cultur’elle, Dans mes traces, L’anthroposcène, Louise et les canards sauvages, La manufacture des 7 collines, Buzzles, My wanderlust family, Et si on bouquinait un peu ?, Mes pages versicolores, La culture dans tous ses états, 130 livres, Lettres exprès, Enna lit, L’ivresse littéraire

16 réflexions sur “L’Arbre-Monde, Richard Powers

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  4. je l’avais noté déjà… Ta chronique fat pencher la balance encore plus
    merci au passage, de me rappeler que « Freedom » et « Les fantômes du vieux pays » font partie des livres qui me narguent dans ma bibliothèque depuis pas mal de temps déjà 🙂 aucune excuse mais vivement que 2020 soit terminée et ma déprime aussi pour que je reparte d’un bon pied 🙂 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. J’en suis ravie !
      Freedom n’est pas le Franzen que j’ai préféré même si je n’ai lu que deux de ses romans… je penche plus pour Phénomènes naturels. Quant aux Fantômes du vieux pays, un classique américain :p
      J’espère que le moral sera meilleur en 2021 alors 🙂

      Aimé par 1 personne

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