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Un soupçon de liberté, Margaret Wilkerson Sexton

De 1944 à 1987 jusqu’en 2010, les Noirs aux États-Unis ont la vie dure, malgré un soupçon de liberté. Dans ce premier roman tristement actuel, Margaret Wilkerson Sexton raconte trois destins inextricablement liés. Evelyn rencontre Renard alors qu’elle étudie encore pour devenir infirmière. Quarante-cinq ans plus tard, Jackie, l’une de ses filles, tente d’élever son nourrisson sans se laisser abattre par la descente aux enfers de son cher et tendre et son addiction au crack. Enfin, cinq ans après le passage de Katrina, T.C., le bébé de Jackie devenu un géant de trente ans, sort tout juste de prison où il purgeait une courte peine pour vente et possession de drogue. Les époques se suivent et se ressemblent, la Nouvelle Orléans évolue mais si peu, détruite par quelques catastrophes puis remodelée de la même manière, la gentrification et les mouvements d’un quartier à l’autre ne changeant presque pas la ville, ici toujours dénuée de son atmosphère festive, de ses couleurs et de ses maisons à colonnades blanches, typiques du style colonial. Les quartiers qu’évoque l’auteure sont délabrés et un peu tristes et si celle qui est surnommée Big Easy est le décor des trois vies qui nous sont données à lire, ce n’est pas elle qui compte – pas vraiment. Il s’agit davantage du quotidien d’Evelyn, de Jackie et de T.C., chacun partageant le même sang. Si leur couleur a nécessairement une incidence sur leurs conditions de vie et sur ce que le monde leur réserve, Margaret Wilkerson Sexton a choisi trois périodes presque déconnectées du Civil Rights Movement et des événements les plus marquants de la lutte civique qui culmine aujourd’hui avec le mouvement #BlackLivesMatter. En 1944, les Noirs n’avaient pas encore le droit de devenir de la chair à canon, Rosa Parks n’avait pas encore résisté à l’injonction d’un Blanc dans un bus de Montgomery, Martin Luther King n’avait que douze ans. En 1987, il était mort depuis longtemps et la guerre contre la drogue de Reagan était lancée depuis peu – sans, bizarrement, que ce contexte n’ait de réelle influence sur la vie de Jackie et de sa famille. En 2010, la drogue et la ghettoïsation ont accompli leur œuvre, les violences policières explosent et le nombre d’Africains Américains emprisonnés représente 32,8%* de la population carcérale. Ces faits ne sont que des faits dans ce livre, ils sont là sans l’être, la part belle étant faite aux héros et pas seulement à leur couleur de peau.

Ce premier roman, sorti en 2017 aux États-Unis, résonne étrangement dans le contexte actuel. La plume de Margaret Wilkerson Sexton est juste et incisive, ses phrases sont simples mais jamais dénuées d’une douceur âpre. Son style s’adapte à l’époque qu’elle décrit, aux mœurs, évolue en même temps que ses protagonistes. L’auteure a fait le choix d’alterner les focalisations, quitte à ce que le lecteur retrouve Evelyn en 1944 puis en 1987 et enfin en 2010 alors que sa vie nous apparaît en accéléré, que la fin est révélée avant le début. Avoir opté pour une telle construction dessert sans doute le livre : certes, l’évolution de ce qu’est être un Noir Américain apparaît de manière encore plus flagrante mais les personnages perdent en intensité. À l’image du héros de Moonlight, les protagonistes deviennent quelqu’un d’autre, ils évoluent sans que le lecteur ne comprenne ces changements. La Evelyn rayonnante bien que timide de 1941 s’affadit en 1987 pour ne plus être qu’une ombre en 2010 et la Jackie de 2010 paraît déconnectée de celle qu’elle fut en 1987. Le seul à ne pas souffrir de ces ellipses et de cette construction non linéaire, c’est T.C., bébé en 1987 au caractère alors si peu marqué qu’il laissait le champ libre à celui qu’il est devenu trente-trois ans plus tard. L’héritage de chacune se fond dans celui qui lui succède, et c’est là le plus gros défaut d’Un soupçon de liberté, roman puissant et symbole d’une douleur sourde, d’une souffrance discrète qui l’est de moins en moins.

* Source : Department of Justice (2018)

Merci aux éditions Actes Sud qui, en contribuant à enrichir le site d’aVoir aLire, ont également contribué à enrichir Pamolico.

Elle en parle aussi : Une geek se livres, Quatre sans quatre, Books and dreams, Café powell, En lisant, en écrivant, Sur la route de Jo Stein

8 réponses sur « Un soupçon de liberté, Margaret Wilkerson Sexton »

[…] Cette fresque familiale noire-américaine revient avec beaucoup d’intelligence sur le destin de trois générations. À La Nouvelle-Orléans, il ne fait pas bon être noire pendant la seconde guerre mondiale, pendant la « War On Drugs » lancée par Nixon ou être noir en ce moment, alors que cette quête vaine se poursuit. Malgré un choix de construction narrative qui dessert le texte, c’est un premier roman à ne pas manquer : critique ici. […]

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C’est un roman puissant, tout en finesse malgré tout, qui met l’humanité de ses héros en son cœur… malheureusement actuel, en effet, même si le racisme est toujours sous-jacent, sans être le thème principal du livre.
Merci de ton passage de ton compliment et de ton commentaire et bonne journée à toi Fred 😊

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