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Romans étrangers

Nickel Boys, Colson Whitehead

Nickel Boys, c’est le roman de la Nickel Academy avant d’être celui des Boys de cette maison de correction. Le livre s’ouvre sur une scène d’exhumation, de découverte de deux cimetières – l’un, officiel, l’autre, clandestin – dans l’herbe haute qui ceint les bâtiments aujourd’hui déserts de cette prison pour jeunes, supposée être une simple école de redressement, un sanctuaire offrant un cadre de vie idyllique où l’éducation prime. Le prologue achevé, Colson Whitehead s’intéresse à Elwood alors qu’il est encore un enfant, un enfant noir dans la Floride des années 1960. Il vit avec sa grand-mère, se rengorgeant de petits plaisirs simples qui ne l’empêchent pas de discerner le racisme et la ségrégation, partie intégrante de sa jeune vie. Le garçon grandit, puis, par un méchant tour du destin, jamais tendre avec ceux dont la peau n’est pas nacrée, échouera à la Nickel Academy, maison de correction d’Eleanor inspirée de la Dozier School for Boys. Commence alors sa deuxième vie, faite de peur et d’amitiés naissantes, de douleur et d’abandons.

Colson Whitehead a reçu pour Nickel Boys le Prix Pulitzer 2020. Il est ainsi récompensé une deuxième fois par cette institution après 2017 et son Underground Railroad – l’auteur rejoint donc le cercle très fermé des hommes de lettres américains lauréats de deux Pulitzer. Sans complexité, avec beaucoup de pudeur et une justesse vibrante d’émotion, l’auteur raconte l’horreur, raconte ce que l’on devine sans vraiment vouloir savoir. Les maltraitances et les meurtres, les menaces et le quotidien amer, dur, qui vire à l’insupportable. Pour endurer cette routine bien sombre, Elwood s’appuie sur ses amis, sur Jaimie l’Hispanique ballotté entre dortoir blanc et dortoir noir, sur Turner, le cynique, le frère, et ses frasques, sur Desmond et sur quelques autres cabossés qui ont atterri à Nickel – les rares qui ne frappent pas et ne trahissent pas. Les focalisations de Turner et d’Elwood se complètent, amènent chacune une nouvelle ombre à la représentation de cette école des horreurs, de la White-House qu’il faut éviter à tout prix.

« L’au-delà qui l’attendait serait peut-être Nickel, une Maison-Blanche au pied de la colline, une éternité de bouillie d’avoine et l’infinie fraternité des garçons brisés » p229

Les deux premiers tiers de l’œuvre tendent vers le roman d’apprentissage où menaces et craintes sont contrebalancées par les liens amicaux et les souvenirs des sermons de Martin Luther King qui permettent à Elwood de tenir, de baisser la tête avant de la redresser. Ils font penser à ces Bildungsromans victoriens auxquels on aurait intégré une notion raciale déchirante. La dernière partie bouleverse, choque, achève de nouer les gorges et de gonfler les yeux.

Si les temporalités sont parfois floues, confuses, surtout dans le troisième tiers, le lecteur est ébranlé, cœur battant, tant est si bien qu’il passe outre et continue à enchaîner les phrases simples, qui vont droit au but et décrivent une réalité ressurgissant avec encore plus de violence aujourd’hui. Nickel Boys émeut profondément. Il accomplit son devoir de mémoire – ou plutôt de révélation.

Merci aux éditions Albin Michel qui, en contribuant à enrichir aVoir aLire, ont également contribué à enrichir Pamolico.

La photographie de la Dozier Schoolf for Boys est à retrouver dans l’article très complet du Capitolist.

Ils en parlent aussi : 36 livres, Le petit crayon, Aire(s) libre(s), Impossible sans livres, Bibli in the city, Diacritik, Dealer de lignes, La page qui marque, Mes échappées livresques, Tomabooks, The autist reading, Aurelitdeslivres, Quelques livres en chemin, Charlotte Parlotte, La ménagerie du livre, Uranie, 130 livres, Love in books, Livres de Folavril, Lire est le propre de l’homme, Entre les lignes entre les mots, Les miscellanées d’Usva, Mes pages versicolores, The cannibal lecteur, Les Miss Chocolatine bouquinent, Le temps libre de Nath, La lectrice compulsive, Les lectures d’Azilis, Sur la route de Jostein, L’heure de lire, Lettres exprès, La livropathe, My pretty books, La culture dans tous ses états, Read look hear, Les fringales littéraires, Sorcière misandre, Lectures d’A, Little coffee book, The Eden of books, Balcknovel1

4 réponses sur « Nickel Boys, Colson Whitehead »

Magnifique retour de ta part Cécile, sur ce roman (une nouvelle fois chez Albin Michel qui propose décidément une rentrée phénoménale), que j’avais rajouté à ma PAL, et que je lirais d’autant plus suite à ta critique. Le sujet m’a toujours intéressé. Une auteure afro-américaine qui traite aussi beaucoup de cela et que j’adore, c’est Jesmyn Ward. J’ai le sentiment qu’on est là face à de très grands auteur(e)s américains. 🙂

Aimé par 1 personne

Je découvre et adore la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel, qui publie notamment Anthony Doerr, Sherman Alexie, et, en l’occurrence, Ohio et Nickel Boys.
Je pense que la dimension enquête du prologue et de l’épilogue constitue en outre, un attrait supplémentaire pour toi, l’historien 😉
Je note l’auteure que tu évoques et que je ne connais pas, merci de la découverte !

Aimé par 2 personnes

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