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Critiques, cinéma étranger

Papicha, Mounia Meddour

Papicha ou, en arabe algérien, le nom donné à une jeune fille coquette, « jolie, libérée » selon les propres mots de Mounia Meddour, la réalisatrice. Nedjma (Lyna Khoudri à la fois fragile et farouche) et ses amies sont en fac de droit. Elles vivent dans une cité U à Alger, dans les années 1990, soit pendant la guerre civile qui ravagea le pays jusqu’en 1999, torpillant les droits des femmes et les libertés individuelles. Pourtant Nedjma n’en a que faire. Elle se promène dans les rues de la capitale algérienne en jean, les cheveux au vent, arrache les affiches prônant le port du hijab. En toutes circonstances, elle dessine, esquisse des robes, imagine des tenues. En créant, en cousant, elle s’évade, elle exprime une indépendance qui, pour elle, va de soi – la mode comme immense pied de nez à la volonté de camoufler la douceur insolente des formes féminines. Pourtant, des rappels plus ou moins violents jalonnent sa route, lui remettent en mémoire que le pays où elle tente de vivre comme une jeune femme de son âge, charmante et bien dans sa peau, est en guerre, menacé par les islamistes.

Avec une finesse et une pudeur hors-norme, cette réalisation de Mounia Meddour s’attarde sur les gestes routiniers, sur les cheveux, sur les regards, sur les mains. Tout ce qui fait qu’une femme est femme, toute la poésie des rituels quotidiens, des doigts qui ajustent le tissu, des lèvres qui serrent les épingles. Sans précipitation, les scènes s’étirent, le soleil baignant d’une douce lumière la peau caramel de ces filles qui n’ont rien demandé à part un peu de liberté. Leur rire fait de moins en moins chanter les pavés d’Alger alors que l’oppression gagne du terrain. Les hommes ne comprennent pas. Ils font plier, battent ou s’échappent sans comprendre l’amour indéfectible que Nedjma et ses amies vouent à leur patrie. Certains plateaux rappellent Mustang, le souffle de la liberté avant les représailles. La mer et les mèches qui cinglent les visages, les yeux qui pétillent de joie. Quant aux lents mouvements de la caméra, ils vont indéniablement puiser leur inspiration dans le cinéma de Xavier Dolan. Elle épouse la grâce des filles déjà femmes, l’indolence précise d’une main joyeuse, l’innocence d’une accolade, se rapproche en très gros plan pour mieux saisir la justesse d’une caresse ou l’expression d’un visage. Transparence, caméra délicate mais pressante et lenteur urgente, poésie et douleur. Plus universellement féministe que Portrait de la jeune fille en feu, Papicha bouleverse et laisse un souvenir vif dans la mémoire.

Les frasques qu’elle raconte, Mounia Meddour les a connues et Lyna Khoudri aussi. En tant qu’étudiantes algéroises pendant cette « décennie noire », elles ont vécu de l’intérieur tout ce que la cinéaste choisit de montrer dans Papicha. Elles ont dansé dans ces rues, parlé le françarabe si étonnant qui roule sur la langue des actrices, écouté les pièces qui tintent sur les paumes du receveur du bus. Et cette proximité émotionnelle se ressent, rend la réalisation encore plus forte, plus marquante.

Papicha a reçu le César du meilleur premier film et Lyna Khoudri a été récompensée par la statuette du meilleur espoir féminin.

La bande-annonce ici.

Ils en parlent aussi : Regards critiques par Henri, Enpochez-moi, La fève ou le navet, Sous le soleil de Roxanne, Larroseurarrose, Lilylit, En veille, Les ourses à plumes, SONU, La tentation culturelle, MHF le blog

10 réponses sur « Papicha, Mounia Meddour »

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