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Romans français

Journal de L, Christophe Tison

Journal de L, comme la passion de Humbert Humbert pour Lolita, est fait de « rouille et (de) poussière d’étoile ». Le rythme des mots, des sons, les résonances, les assonances, les couplets prosodiques, les rimes internes… Les paroles de Lolita, son journal sont semblables à une ballade sordide, à un conte qui finirait mal, comme ceux des frères Grimm.

En écrivant ce livre, Christophe Tison voulait proposer le point de vue de la victime, de la jeune et fougueuse Lolita, prise dans les griffes de l’ogre. Nabokov a choisi la perspective du bourreau, le « je » qui a tant fait jaser, a tant fait scandale à l’époque. De là, l’histoire était plus douce, moins crue, enjolivée, les arêtes si dures contre lesquelles se cognent la nymphette, étaient floutées, rendues presque molles par les mots intemporels, poétiques et lumineux de Humbert. Cette fois, pas de faux-semblants. L’innocence de l’adolescente, son espièglerie et ses airs crânes deviennent des masques, des airs qu’elle se donne pour se protéger, se dissimuler, ne laissant que son corps à ceux qui la maltraitent. Son âme, elle, restera pure. Si ce pamphlet, cette déclaration de guerre à la pédophilie – déclaration claire et assumée, là où Nabokov pointait du doigt – se devait d’être dure pour être réaliste, il n’en est pas moins éprouvant, amer. Les pages sont lourdes à tourner malgré la légèreté des mots et du rythme, la douceur des sons qui se répondent. Lumière et étoiles, amour et espoir étroitement tissés avec douleur et viol quotidien dans les deux premiers tiers du Journal de L permettent de tenir le choc, de poursuivre la lecture, de continuer à chercher la poésie à la fois enfantine et adulte sous la crasse. Les dernières quarante pages sont à la limite du supportable. Trop c’est trop, trop pour ce petit corps, pour cette forte tête, un peu ébouriffée et espérant de moins en moins. La lumière que laissaient passer les persiennes s’est volatilisée, la nuit a recouvert la vie de Lolita et les cinq pages finales ne parviendront pas à réveiller la flamme qui brillait dans le cœur du lecteur.

La vie personnelle de l’auteur a certainement sa part de responsabilité dans l’âcreté de certains passages – comme il le racontait dans Il m’aimait, Christophe Tison a été abusé par un ami de sa famille pendant des années, de l’enfance à l’adolescence.

Ils en parlent aussi : Au bonheur de madame, LBPLP Virginie, Les papiers maculés, Mémoires de livres, Born to be a livre, Mélopée : le bruit des livres, Litténérante, Au temps des livres, Au grenier de Gaëlle, Les jolis mots de Clem, Ukulili, Lire par Elora, Le coin des mots, La bibliothèque de Juju, The Eden of Books, Nina a lu, Julien Rilzel, Des collines de papier, Livresque78, Pativore

12 réponses sur « Journal de L, Christophe Tison »

L’ouvrage de Christophe Tison m’intéresse énormément. C’est un sujet qui doit être traité et les livres, les romans ont ce potentiel pour nous montrer l’horreur des abus sexuels sur les enfants, adolescents.. et par la même les dénoncer ! Nabokov écrit merveilleusement bien mais il m’a toujours mis mal à l’aise. Il n’y a pas pire crime que celui commis dans « Lolita ».

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Je suis d’accord avec toi… et l’abject de ce crime est encore davantage souligné par la beauté du style de Nabokov – et ici de Tison. Le rythme de ses mots, comme je te le disais sur Tweeter, a quelque chose d’envoûtant et, à mon sens, a rarement été égalé !

Aimé par 1 personne

Le thème est dur… tu l’as dit. La lecture du Journal de L est, à mon sens, plus éprouvante que celle de Lolita. Puisque c’est la victime qui s’exprime, le lecteur est plus violemment conscient de ce qui se passe alors que dans Lolita, Humbert est tellement dans son monde pervers qu’on fait, à certains moments, (presque…) abstraction de l’abject de la situation.
En effet, je pense qu’il vaut mieux commencer par le classique de Nabokov, et je comprends que tu en retardes la lecture.
En tout cas les deux romans en une force stylistique absolument stupéfiante. Leur message est aussi très fort, même si les choix narratifs ne sont pas les mêmes.

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