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Romans étrangers

Lolita, Vladimir Nabokov

Le plus grand paradoxe de Lolita reste sans doute le gouffre qui sépare le thème – abject – de l’écriture – d’une poésie à se damner. Français et anglais, latin et quelques traces d’allemand s’emmêlent et nimbent d’une aura encore plus onirique ce texte – rêverie paradisiaque pour Humbert et cauchemar éveillé pour Lolita.

Nabokov choisit la narration à la première personne, il se glisse dans la peau d’un pédophile, parvient à donner sa vision du monde, à recouvrir du voile de ses névroses tout ce qui l’entoure. Humbert Humbert est détestable, il le sait lui-même, s’appelle à de nombreuses reprises « monstrueux », « araignée », évoque dans ce livre qui est construit à la manière d’un journal, ses séjours dans un (ancien) « sanatorium » (s’entend ici un hôpital psychiatrique).

“My web is spread all over the house as I listen from my chair where I sit like a wily wizard.” (chapitre 23)

(« Assis dans ma chaise tel un sorcier rusé, j’ai tissé ma toile dans toute la maison et j’écoute. »)

Il est irrésistiblement attiré par les nymphettes, fillettes ayant entre 11 et 13 ans comme il l’explique. Après des pérégrinations françaises, il vole, survole l’Atlantique et se retrouve à vivre chez Charlotte Haze, devenue sa logeuse presque par hasard. Cette femme est mère et Humbert a un véritable coup de foudre pour sa fille. Dolores Haze, Dolly, Lolita, Lola, Lo. Il la vénère, tentera de la protéger de tout, sauf de son plus grand prédateur – lui-même. L’attirance, la passion incontrôlable qu’il ressent pour elle, passion heureusement inassouvie (pour l’heure), teinte de magie, de poésie sombre et lumineuse, de douceur douloureuse chacun des mots de la première partie, comme un conte raconté par un ogre. La seconde, plus grave, encore plus contestable, verra Humbert et sa Lo entamer une vie à deux. Si le narrateur, enfiévré de désir pesant, adulant celle qui est devenue sa belle-fille par la force des choses, ne perçoit pas le mal-être, l’insupportable mal-être de Lo, se leurre, l’auteur dissémine des indices, souligne l’anormalité de la situation, l’amoralité de son personnage. Il se contente ainsi de présenter les choses telles qu’elles sont dans l’esprit d’un « maniac », d’un fou, de tâcher de les percevoir comme un Humbert le ferait. Il le dit d’ailleurs dans la postface, rappelle l’évidence : “my creature, Humbert, is a foreigner and an anarchist, and there are many things, besides nymphets, in which I disagree with him” (ce qui s’apparente à « ma créature, Humbert, est un étranger et un anarchiste et il y a beaucoup de sujets, en plus des nymphettes, sur lesquels je suis en désaccord avec lui »).

Ce roman, Lolita, trouve d’étranges résonances dans notre actualité, crée des ponts entre présent et passé, rappelle que l’immoralité d’alors (1955) s’est teintée de presque innocence dans les années 1970 (on se rappellera Le consentement…) avant de revenir avec encore plus de force sur le devant de la scène, de l’échafaud depuis quelques années (évoquons Journal de L. pour ne citer qu’un exemple). La chasse aux Humbert Humbert est à nouveau ouverte et il était temps.

Ils en parlent aussi : Élucubrations ursidées, Des collines de papier, L’allée des livres, Livresque 78, Ouvrez-moi, Les petites analyses

28 réponses sur « Lolita, Vladimir Nabokov »

Non, ce n’est pas une polémique et je l’ai lu par hasard, c’est passé quasiment inaperçu. Entre temps j’ai cherché la dite citation de Nabokov et je ne l’ai pas retrouvée…Peut être me suis-je trompée (j’espère !).
En même temps, c’est vrai que c’est un peu inutile de juger moralement un auteur d’il y a plus de 60 ans avec des considérations actuelles, le monde a forcément changé. Je relirai pleut être le pépère Nabokov un jour 🙂 J’aimerais bcp lire la Défense Loujine de lui !

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Ça n’aurait pas dû, passer inaperçu…
Peut-être ! En tout cas si jamais tu retrouves… 😉
Je ne trouve pas ça ridicule, juste dommage de te priver sachant qu’il est mort et que sa plume a quand même quelque chose de rare ! Effectivement, La défense Loujine me dit bien aussi (et je ne connaissais pas donc merci du titre 🙂 )

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Ah, grande époque que les années 55 ! Quelques années plus tard venaient les premières pétitions pour réclamer l’abandon des poursuites contre les pédophiles (Signée tout de même par Aragon, Simone de Beauvoir et Francis Ponge…). Fini ? Pas vraiment parce qu’un auteur masculiniste a récemment dit que les féministes nous enquiquinaient avec leurs histoires de consentement et que d’ailleurs, faire des attouchements aux enfants n’avait jamais créé le moindre traumatisme (faudrait que je retrouve le nom et la citation pour pas dire de bêtises…).
J’ai lu le début de Lolita et cela fait partie des seuls livres que je n’ai jamais terminés. Certes, ce n’est pas autobiographique (manquait plus que ça !) Mais Nabokov a quand même dit ne jamais lire de littérature écrite par des femmes car cela ne lui donnait pas le grand frisson qu’il ressentait en lisant des grands auteurs masculins…Pour moi Nabokov, c’est non.
Merci toutefois d’en avoir parlé

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Oui, il est question de cette pétition dans Le consentement…
Je n’ai pas entendu cette polémique récente, effectivement le nom m’intéresserait 😅
Jamais lu cette citation de Nabokov… effectivement ça donne un autre regard sur l’auteur mais son style n’en est pas moins l’un des plus poétiques, sombres et lumineux qu’il m’ait été donné de découvrir.

Aimé par 1 personne

j’ai tenté de le lire il y a très longtemps, et je n’ai pas dû dépasser non plus les 50 ou 100 premières pages…
Peut-être que maintenant je pourrais retenter l’expérience après « Le consentement » l’ère me-too …. Mais pas sûr et pas dans l’immédiat en tout cas, j’ai trop de livres dans ma PAL 🙂

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Oui je comprends tout à fait… je pense que c’est moins dur de le lire que de voir l’adaptation (même si c’est compliqué de se prononcer sans avoir regardé le film) puisqu’il y a ici le filtre des névroses de Humbert qui rend la chose plus « légère » si je puis dire…

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Merci !
Il est bien moins déroutant que Journal de L. écrit par Christophe Tison et paru l’année dernière, qui présente l’histoire du point de vue Lolita. Mais c’est vrai que certains passages sont glaçants, notamment ceux témoignant de l’indifférence de Humbert ou plutôt de sa négation aveugle des raisons du mal-être de sa « nymphette »… mais le style est fabuleux par contre.

Aimé par 1 personne

Oui, j’aurais pu. Mais je ne l’ai pas vu et j’ai choisi de me concentrer sur le style du roman, de ce classique, sans m’attarder plus que cela sur les scandales et œuvres complémentaires qu’il a pu inspirer… selon moi, adapter un tel livre ne peut, en outre, donner qu’un film abject. Le filtre, le voile des névroses de Humbert (puisque nous n’avons ici que ses mots, parfois nuancés par des commentaires critiques à peine déguiser de Nabokov) rendent la réalité plus supportable, presque poétique. Transposer cela sur grand écran m’interroge et je suis sûre de ne pas vouloir voir un tel film (si grand soit Stanley Kubrick)

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Je comprend tout a fait, ton point de vu et de toute manière ce n’est pas obliger de voir le film pour apprécier ou non, le roman. Après Stanley Kubrick n’est pas Nabokov et puis, je pense qu’il est essentiel de contextualisé une œuvre, qu’elle soit littéraire ou autre. Si aujourd’hui nous sommes en droit d’être choqué par une telle histoire, suivre sur une centaines de pages, les pensées tordues d’un pédophile. Est-ce que quelque part ce n’étais dans l’air du temps comme on dit. Nabokov était t’il pervers parce qu’il était « malade » ou simplement le produit d’une société qui fort heureusement n’existe plus ? L’année dernière en lisant, les Amitiés Particulières, je trouvais cette histoire entre deux adolescent plutôt charmant voir émouvant. Puis je me suis intéressé à son auteur, Peyrefitte, j’ai découvert qu’il avait entretenu une relation amoureuse avec un gosse de 12 ans, alors qu’il avait au moins 40 ans. Va donc savoir pourquoi, une telle union ne choquait personne à ce moment là. Est-ce dû au fait qu’il s’agissait d’un écrivain réputé ou parce qu’encore une fois, la « moralité » de ces années là, si je puis m’exprimer ainsi, n’avait rien à redire ? Ça n’excuse pas Nabokov évidement, simplement ça apporte une piste de réflexion à sa vision personnel de la femme et à ses pulsions ignobles.

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