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Unorthodox, Anna Winger

Bouleversante, stupéfiante, et d’une force incroyable, Unorthodox est le nouveau bijou de Netflix. Cette série, principalement tournée en Yiddish, retrace le destin de Esty (Shira Haas), petit bout de femme de dix-neuf ans, qui n’a jamais connu que Williamsburg, communauté juive ultraorthodoxe de Brooklyn, à New-York. Un mariage est finalement arrangé entre elle et Yanky (Amit Rahav) et si la cérémonie la montre heureuse bien qu’anxieuse, c’est parce qu’elle souhaite de toutes ses forces être une femme « normale » dans ce milieu si exceptionnel. Élevée par sa grand-mère et sa tante, elle a toujours été attirée, aimantée par la musique mais se brime, arrête le piano et essaie de trouver sa place auprès de Yanky et dans sa famille, de trouver quelque part en elle ce sentiment d’appartenance qu’elle veut tant ressentir – or, les femmes ne sont pas compatibles avec piano et chant dans les traditions hassidiques. Renoncer à ce petit plaisir serait donc peut-être la clé de son bonheur dans la communauté, dans cette enclave dont nous avons un aperçu grâce à la réalisatrice de cette série, Anna Winger. Et puis il se passe ce qui se passe et la fuite devient la seule issue pour Etsy, devenue unorthodox.

Basé sur l’autobiographie éponyme de Deborah Feldman (Unorthodox: : The Scandalous Rejection of My Hasidic Roots), parue en 2012, le scénario mêle présent et passé, alors qu’Esty fuit, s’en va, quitte Williamsburg, son mari, sa famille et les autres Satmar, le conformisme et l’orthodoxie sans se retourner, direction Berlin (no spoil, les premières scènes montrent cette échappée), sa famille d’adoption sur ses talons. Si les flashbacks reprennent minutieusement les détails établis par l’auteure, les tribulations d’Esty à Berlin sont une pure invention visant à protéger la vie personnelle de Deborah Feldman – et quelques invraisemblances ou imprécisions contrarient tant la perfection des prolepses est frappante. Le contraste entre les deux temporalités, plus ou moins superposées, n’en est donc que plus indéniable. Tout ce qui touche à l’hassidisme et au mode de vie de ce mouvement juif ultra-conservateur a en effet été étudié et reproduit scrupuleusement à l’écran : le résultat n’en est que plus incroyable sachant que seules deux incursions (de loin) dans cette communauté n’ont été possibles, seules deux immersions très partielles pour « inhaler ce monde », s’imprégner de son atmosphère si étrange. Les acteurs n’en font pas partie, les shtreimels (sorte de toques en fourrure) sont des fausses, les papillotes sont en réalité des mèches de perruque : les hommes ont nécessité plus d’heures de maquillage que les femmes, surtout en amont de la scène du mariage, plus que marquante. Pour être le plus juste possible dans leur récit, la réalisatrice et ses collaborateurs se sont appuyés sur Eli Rosen, ancien membre d’une telle communauté, acteur, traducteur, spécialiste du Yiddish qui a pu reprendre les acteurs au besoin. C’est également lui qui interprète le rabbi. Un article du Monde raconte d’ailleurs son histoire.

L’un des défis relevés par l’équipe technique fut de tourner toutes les scènes en Allemagne, même celles supposées se passer dans cette communauté hassidique new-yorkaise – au fond, cela semblait logique pour eux puisqu’une nouvelle diaspora juive se crée dans la capitale allemande, bouclant la boucle, se réappropriant leur passé. Malgré tout, mêler décors ultraorthodoxes, semblant venir tout droit du siècle dernier, et architecture moderne, libre, ouverte symbolisant un nouveau départ ne fut pas une mince affaire. Parvenir à créer un cheminement, une évolution tout en douceur grâce aux tenues qu’Esty porte fut également compliqué pour Justine Seymour : Deborah Feldman l’a épaulée en racontant que passer de la pudeur des vêtements modestes des Satmar à l’uniforme occidental fut un processus long et éprouvant. En réalité, la démarche adoptée pour les décors et les costumes était ici la même que lors du tournage d’un film d’époque qui se passerait dans notre monde actuel, d’après l’une des membres de l’équipe.

La confrontation de deux mondes, de deux modes de vie, la découverte de la société contemporaine, de la modernité, de la liberté. Shira Haas parvient à incarner « tous les visages d’Esther » puisqu’elle décrit ainsi son personnage. Elle nous touche, nous tire les larmes. Sa forte fébrilité ne peut que bouleverser. Trouver sa voix et sa voie, s’affranchir des carcans qui font tenir debout depuis la naissance, pénétrer dans le monde. C’est à une naissance que le spectateur assiste, une naissance au forceps, douloureuse, poignante et finalement exaltante.

À voir, mille fois plutôt qu’une.

PS : Making Unorthodox (le making-off) est passionnant.

Ils en parlent aussi : Book’n’all, La culture dans tous ses états, Culture aux trousses, Les avis du Frenchie, Les tribulations maladroites d’une hypersensible, Worldcinecat, L’avis série, Ciné qua non, Plume de sportive, Idées de films, Les chroniques de Cliffhanger et Co, Prête à partir, Skanderbergblog, Suivre le fil, Bouquins romans and companie, Snobpop. Maïlys’s lighter world, Cinetmu, Flâneries d’une Frenchie, ZeGazetti, Cinetib, Blog du west, Minimouth Lit, D’Estelle à Simone, Focus Exquis

35 réponses sur « Unorthodox, Anna Winger »

‘À voir, mille fois plutôt qu’une’
Pas mieux, je me suis carrément régalé, carton mondial mérité.
Joli blog au passage.
Un petit éventail de séries très recommandables :
Chernobyl (2019) – Olive Kitteridge (2014) – Manhunt (2017) – Le Grand Braquage (2020) – Fear City : New York … (2020) – The Plot Against America (2020) – The Looming Tower (2018) – Godless (2017) ….
La pire selon moi : La casa de Papel 😉
++

Aimé par 1 personne

Tout à fait d’accord 🙂
Merci du compliment et des recommandations !
J’ai parlé de The plot against America qui vaut effectivement le coup d’œil rien que pour le parallèle entre la politique américaine actuelle et la société uchronique que la série évoque. Chernobyl, j’ai calé après la moitié du premier épisode, trop « réaliste », limite documentaire, lent,… bref, vraiment pas accroché. Quant aux autres, je vais me renseigner 🙂 et Casa de Papel, la première saison est quand même bien ficelée même si après ça part un peu (beaucoup) en live…

J'aime

Par chance, je connais, un peu, certains courants du judaïsme hassidique proche de celui décrit par cette excellente mini-série. J’atteste donc qu’elle a une valeur documentaire fiable. J’ai été très touchée par le jeu, la sensibilité de l’actrice principale, ils expriment le grand courage d’Esty qui a osé une véritable révolution ainsi que sa maturité exceptionnelle. On ne s’ennuie pas une minute, et maintenant j’ai très envie de lire le livre dont la série a fait l’adaptation. Merci pour cette critique !

Aimé par 1 personne

« à ne manquer sous aucun prétexte » est peut-être un peu too much…. mais elle est de très bonne facture pour un sujet voisin qui a été traité formidablement bien dans « Kadosh » (Amos Gitaï – avec la belle Yaël Abecassis) – et hausse le niveau de ce qu’on peut voir sur Netflix.

Aimé par 3 personnes

Ta critique de « Unorthodox » est très réussie, riche en détails sur les coulisses du tournage. Je suis heureux de voir combien cette formidable série a su toucher les spectateurs. Pourtant le pari était osé mais Netflix prouve une nouvelle fois son flaire pour dénicher des pépites. L’actrice principale est exceptionnelle ! Excellent weekend Cécile 😊

Aimé par 3 personnes

Merci ! Le making off m’a bien aidée 😉 ta critique a été l’élément déclencheur et j’aurais peut être laisser passer plus de temps avant de la regarder sans tes mots.
Une vraie pépite, c’est sûr ! Et l’actrice… en effet 🙂
Très bon week-end à toi aussi Fred 😊

Aimé par 1 personne

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