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Le rouge n’est plus une couleur, Rosie Price

Le rouge n’est plus une couleur commence comme une bluette adolescente, ou comme un Bildungsroman ayant les dortoirs de la fac pour toile de fond. Une amitié, un lien fusionnel entre un garçon et une fille, voilà le point de départ du livre de Rosie Price. Kate a été élevée par sa mère, ancienne alcoolique qu’elle a toujours considérée comme faible, ayant été forcée à la materner plus d’une fois. Max, lui, vient d’une famille riche : Zara est une célèbre réalisatrice de films, William est un médecin reconnu et ils possèdent plusieurs logements à Londres (l’une des villes où l’immobilier est le plus cher au monde…). Entre eux, le coup de foudre est immédiat – coup de foudre amical s’entend. Ils ne se sépareront plus, ou si peu.

Pourtant Anglaise, le début de cette histoire fait penser aux scenarii américains classiques, à la dernière trilogie de Douglas Kennedy, ou au Maître des illusions de Donna Tartt – une amitié entre jeunes adultes qui va leur permettre de grandir, de s’affirmer, même s’il y aura beaucoup (vraiment beaucoup) d’alcool et de drogue au passage. En réalité, Le rouge n’est plus une couleur va prendre une tournure inattendue et devenir un livre encore plus actuel, féministe, engagé, dans l’air du temps. Lors d’une soirée chez Max, Kate se fait violer par son cousin. Rien ne sera plus jamais comme avant. Le rouge n’est plus une couleur, mais le liseré de la chemise de son bourreau la ramenant à la violence de l’instant. Un voile, un filtre qui brouille la réalité, floutant ses contours, y superposant souvenirs, douleur, culpabilité. Tout vole en éclat, peu à peu, se fissure doucement : les liens entre Kate et Max se distendent, s’étiolent, s’affinent jusqu’à être proches de se rompre. Malgré quelques détails gênants, précis, rendant parfois la lecture inconfortable, les pages se tournent rapidement, il est aisé de se laisser pénétrer par l’atmosphère, de s’immerger dans le livre, comme dans une eau tiède. C’est d’ailleurs en cela que Rosie Price met mal à l’aise : si Kate nous est sympathique, compatir ou plutôt ressentir ce qu’elle ressent semble impossible. À la place, naît comme un sentiment de voyeurisme, de complaisance, de curiosité malsaine. Les points de vue tournent, sans se fondre l’un dans l’autre : les transitions sont marquées sans que l’on sache bien s’il s’agit là d’une maladresse de l’auteure (premier roman oblige) ou d’une volonté de marquer la frontière entre deux mondes puis entre deux états, de créer une distance formelle là où le récit s’acharne à rapprocher les protagonistes, inexorablement.

Comme Elizabeth Day le faisait dans L’invitation, Rosie Price dépeint la société londonienne sans faux-semblants, la upper-class d’aujourd’hui, jamais complètement blanche – pas plus immaculée que ne l’est l’intelligentsia française dépeinte par Karine Tuil dans Les choses humaines… Et le lecteur se repaît de ces pages.

Merci aux Éditions Grasset et à NetGalley pour cette lecture !

Elle en parle aussi : Livres de Folavril, Luciole et feu follet, J’adore la lecture, Jolymôme, Christlbouquine, L’art et l’être

17 réponses sur « Le rouge n’est plus une couleur, Rosie Price »

Je suis un peu du même avis que Jostein59 la référence à Dona Tartt avec qui j’avais eu beaucoup de mal avec Le Chardonneret (mais cela ne m’a pas empêché d’acheter Le maître des illusions), le côté voyeurisme. Par contre tout ce qui touche l’Angleterre, la société, les conventions etc…. j’aime 🙂

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Disons que le lecteur se sent voyeur sans que le texte ne le « veule » vraiment (en fait, il y a juste quelques mots qui sont un peu crus sans raison)…
Oui, elle réinvente le roman social et le mélange au récit d’apprentissage, ce qui donne un résultat intéressant 😉

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Et tu n’es pas la seule ! Comme je le disais à La fée livresque, j’accumule un peu les thèmes durs en ce moment (Le lambeau, la révolution égyptienne, le viol…) et ce n’est effectivement pas très cohérent avec la période 😅
Bises de loin 😘😷

J'aime

Whoa ! Ce roman a l’air puissant, fort et impactant. Il aborde des thèmes durs, actuels et tellement profonds. J’aimerais beaucoup le lire et le découvrir. Cependant, je ne pense pas que ce soit la bonne saison, pour moi, pour le faire, car je ne suis pas du tout dans cet esprit-là. En ce moment, j’ai besoin de plus de gaité et de légèreté, mais c’est sûr, un jour, je lirais ce roman. Merci pour ton avis ! 😀

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Oui, c’est vrai que j’accumule un peu les lectures coups de poing en ce moment – étrange…
Il est en effet puissant et très actuel, même si le style reste assez « passe-partout ». Le thème abordé l’est de manière intelligente cela dit 😉
Merci à toi de ce passage !

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