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Critiques, cinéma étranger

Des regrets et des balles (The Irishman, Martin Scorsese)

C’est toute une époque que Scorsese reconstruit avec cette fresque historique qui court des années cinquante à la fin du XXème avec quelques ellipses. La caméra suit Franck Sheeran (Robert De Niro), fils d’immigrés irlandais, de son entrée dans la pègre à sa mort. C’est un De Niro âgé, camouflé derrière des lunettes de soleil et dans un fauteuil roulant qui relate les trente dernières années de sa vie, revenant sur des faits marquants, évoquant les uns, les autres, les hommes de main, les gros bonnets, les mafieux en tout genre, les relations qui lient tout ce petit monde, le fragile équilibre du pouvoir. Les alliances, les guerres ouvertes et les batailles rangées sous-jacentes. Les roadtrips épuisants, les réunions au bord d’une piscine en Floride, les maisons miteuses, les fusillades, les corps, les salles d’audience, les séjours en prison aussi. Sheeran navigue au sein de ce microcosme, il sait saisir les opportunités mais n’a pas toujours son mot à dire, il jongle entre sa famille génétique et sa famille d’adoption, celle tendre et rancunière, et celle qui ne laisse pas la place à l’erreur ni même à la rancune – un faux pas y équivalant à signer son arrêt de mort.

Ce qui fait la force de ce film c’est l’atmosphère créée par le réalisateur, par les acteurs, les décors et les costumes. Les États-Unis du siècle passé semblent renaître de leurs cendres, galvanisés par les explosions, les coups de feu, les magouilles très « honnêtes » des héros de ce film. Les nouvelles têtes s’accompagnent d’un commentaire prodigué par la voix rocailleuse et blasée de De Niro et d’une petite légende. Tous ces hommes gravitent autour de Russel Bufalino (Joe Pesci) et du grand syndicat des Teamers (routiers) dirigé par Jimmy Hoffa (Al Pacino) – rien de tout cela n’étant inventé. Beaucoup d’humour donc, de clins d’œil, mais aussi beaucoup de nostalgie dans ce film Netflix, inspiré du roman écrit par Charles Brandt, avocat de Frank Sheeran, le vrai (I Heard You Paint Houses: Frank ‘The Irishman’ Sheeran and the Inside Story of the Mafia, the Teamsters, and the Final Ride by Jimmy Hoffa – ce qui pourrait donner quelque chose comme « Il paraît que tu sais repeindre les murs : Frank ‘The Irishman’ Sheeran et les coulisses de l’histoire de la mafia, des routiers et du dernier tour de piste de Jimmy Hoffa »).

Scorsese en est à sa neuvième collaboration avec De Niro et la complicité entre acteur et réalisateur semble évidente : le jeu est saisissant, les mimiques si célèbres de cette figure emblématique du cinéma américain font mouche – même sous le maquillage rajeunissant peu convaincant qui masque ses traits durant la première moitié de la réalisation. À ses côtés, Joe Pesci, vite rejoint par Al Pacino. La mafia est de retour devant la caméra, après Les Affranchis, Mean Streets et Casino pour n’en citer que trois. Le microcosme de Little Italy que Scorsese qualifie d’ « underworld » prend vie sous nos yeux, ce film sonnant comme l’épilogue de la carrière du cinéaste. En effet, The Irishman est perclus de réminiscences, de références douces-amères, tantôt drôles tantôt douloureuses, à la filmographie impressionnante de ces légendes. L’accent new-yorkais de Sheeran, traînant et raccourcissant les mots tout à la fois, donne le la au film, à sa lenteur nostalgique, à ses flashbacks s’immisçant au sein même des flashbacks. La route défile, les souvenirs en guise de paysages.

La vie des mafieux ne se résumait pas à tuer, les sentiments, bien qu’étouffés, camouflés, réduits en miettes, étaient là, bien au chaud dans les cœurs. Les remords, la culpabilité, ainsi que l’amertume ne disparaissent jamais vraiment. Au bout des 3h30, les vies s’étiolent, les minutes s’effilochent, comme si chacune pouvait être la dernière maintenant que le héros est arrivé au bout de son histoire, de son récit, il peut mourir tranquille, la porte ouverte – comme un dernier pied de nez à la mafia à laquelle il a sacrifié une bonne partie de sa vie et de son intégrité. Y aurait-il également un clin d’œil et un message cinématographique derrière cette dernière réplique, comme une manière de saluer tout en invitant ses successeurs sur scène ? C’est la théorie de Mathilde Serrell, que je vous invite à écouter 😉

The Irishman, qui pourrait bien être le dernier film de Martin Scorsese, est nominé dans de très nombreuses catégories aux Golden Globes.

Ils en parlent aussi : Dois-je le voir, Good Time, Cinemadroid, La chronique express, Blog du west 2, La tentation culturelle, Les chroniques de Cliffhanger et Co, Le monde de Martin Eden, La maîtresse critique, Cym press, Culture aux trousses, In ciné veritas, Mon eucalyptus perché, Le cinéma avec un grand A, Virginie Jeanjacquot, Le tour d’écran, La culture dans tous ses états

16 réponses sur « Des regrets et des balles (The Irishman, Martin Scorsese) »

Je retrouve bien dans ces lignes la langueur crépusculaire de ce long chemin vers la mort qu’est The Irishman. Comme je le disais moi-même, « Ce qui pourrait le mieux caractériser le film, c’est un sentiment. », cette atmosphère aux accents d’épilogue que tu décris – même si Scorsese tourne déjà son prochain film. Comme chantait Balavoine « Je ferai mes adieux, et puis l’année d’après, je recommencerai ! »

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Tu signes une très belle critique de ce film testament de Scorsese et de ses acteurs fétiches. Une fresque qui prend son plein envol dans une seconde partie et une fin qui confinent au mythe. C’est une réussite et un beau cadeau de noël de Netflix ! Je te souhaite un joyeux noël 🎄🎅Cécile ainsi qu’un beau réveillon !🥂 c’est trop tôt encore pour les vœux, j’attends encore quelques jours 😉 Un plaisir d’échanger avec toi, de te lire Cécile ! 😊

Aimé par 2 personnes

Oui, je me suis rappelée de ta chronique à de nombreux moments du film 😉 merci du compliment en tout cas ! Une jolie réussite, en effet !
Merci !! Un très beau Noël et un très bon réveillon à toi aussi Frédéric 😊 puisse cette future année 2020 être à nouveau le théâtre d’échanges culturels endiablés 😁

Aimé par 1 personne

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