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Banlieue à fleur de peau (Les misérables, Ladj Ly)

C’est l’histoire d’une guerre. D’une guerre à demi-mot puis d’une guerre ouverte. D’une guerre entre trois flics de la BAC et les jeunes d’une cité. Les arbitres ? « Le maire » de la banlieue, un gros bonnet local de la drogue et les frères musulmans. L’étincelle ? Il n’y en a à la fois qu’une et des tas.

Une seule journée, ou presque, la première de Stéphane (Damien Bonnard) à la BAC de Montfermeil, lui qui vient de Cherbourg. Un seul lieu, les barres d’immeubles de cette cité. Une seule intrigue dans laquelle s’imbriquent toutes les autres.

La caméra est nerveuse, portée à l’épaule pour donner de la profondeur et du vrai à ce qui apparaît comme une fable sociale. Rien ne sonne faux, jamais. Les coups de sang de Chris, le brigadier en chef, gros méchant au tee-shirt à l’effigie du super vilain de Marvel, Venom, la présence tranquille (mais pas tant que ça) de celui qu’on appelle « Gwada », et celle, tantôt effrayée tantôt horrifiée du nouveau venu. L’audace à peine teintée d’appréhension des jeunes quand l’ombre de la Peugeot banalisée approche. Ils s’envolent alors comme un escadron d’étourneaux. Ils ont entre dix et quinze ans et ils grandissent en se nourrissant de la violence des autres, de l’indolence qui s’empare de certains l’été venu. Ils ont déjà des idéaux, ils sont prêts à se battre pour se défendre, pour se protéger les uns les autres, parce qu’il n’y a que ça qui compte, la solidarité. La cohésion sans faille, que ce soit entre les trois brigadiers ou entre les misérables de la cité. Gravitent autour de cette mini-bataille rangée, tranquilles, les maîtres de la rue, les trafiquants, les magouilleurs et « Le Maire » et ses sbires, ses hommes de main qui gardent un œil tantôt protecteur tantôt vengeur sur tout ce petit monde français. La caméra de Ladj Ly s’attarde aussi sur cette appartenance, sur cette diversité française, sur les drapeaux tricolores, sur la Marseillaise reprise en chœur suite à la victoire footballistique. Les cités n’existent pas que dans l’imaginaire de Philip Todd et des scénaristes DC Comics (Joker), les cités ce ne sont pas que les faubourgs de Gotham City, les cités se sont aussi notre France. Le titre également, bien sûr, insiste sur cette France qui existe, qui est là, dormante et qui, parfois, explose. Ce microcosme n’a en effet besoin que d’une étincelle pour que la mèche s’embrase, pour que les poudres s’enflamment. Une étincelle et tout partira en fumée – pierres et os, goudron et chair, tôle, moteur, et sang.

Les plans aériens pour rappeler que derrière le quotidien sombre, il y a des traces de poésie. Les gros plans sur les visages tendus, les mâchoires saillantes et les yeux fous, d’un côté, de l’autre, les allers-retours entre les uns et les autres pour ne jamais prendre parti, en aucun cas. Non, Ladj Ly se contente de présenter les faits, qu’il a bien souvent vécu de près ou de loin, de raconter, de montrer sans juger. Il confie d’ailleurs à Allociné, « On navigue dans un monde tellement complexe que c’est difficile de porter des jugements brefs et définitifs. Les quartiers sont des poudrières, il y a des clans, et malgré tout, on essaye de tous vivre ensemble et on fait en sorte que ça ne parte pas en vrille. Je montre ça dans le film, les petits arrangements quotidiens de chacun pour s’en sortir ». Ce sont ces réseaux de connaissance, d’accords implicites que le réalisateur filme dans un premier temps, dressant une sorte de chronique, de balade en voiture dans les rues de son enfance.

Ce film, primé au Festival de Cannes et représentant français aux Oscars ainsi qu’aux Golden Globes, n’était au départ qu’un court-métrage coup-de-poing, court-métrage qu’il a décidé de transformer, de porter sur grand-écran, à la vue et au su de tous.

Les acteurs ont cette folie, cette force en eux, cette tension incroyable qui naît très tôt, sous les blagues lourdes et gênantes du début. Alexis Manenti, qui interprète Chris, appartient au collectif Kourtrajmé, où Ladj Ly a fait ses preuves, qu’il a même contribué à fonder – avant les web-documentaires sur cette France, sur le Mali, avant de créer une école du même nom en 2018. Djebril Zonga, « Gwada », a lui aussi une présence qui ne sera pas toujours suffisante pour s’imposer, mais une présence qui marque le spectateur, qui laisse des traces dans notre esprit. Quant aux enfants… Buzz (Al-Hassan Ly), le lunetteux au drone, est joué par le fils du réalisateur, achevant ainsi une mise en abîme bouleversante. Et ce casting si viril, si Montfermeillois aussi, n’aurait pas pu être complet sans un Gavroche : le rôle échoie à Issa, métisse à la bouille d’ange, pilier de la révolution qui gronde…

« Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. » Victor Hugo, Les misérables

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22 réponses sur « Banlieue à fleur de peau (Les misérables, Ladj Ly) »

Après m’être régalé à la lecture de cette critique, je m’accroche à certains des mots que tu mets en valeur. C’est vrai qu’il y a de la fable dans ce récit où il est question de la loi du plus fort, ou du plus vif, ou du plus malin, ou du plus éloquent… où il est question de lion et de loups. Et concernant les plans aériens, avec la diffusion des drones, on les remarquent de plus en plus dans les films. Au-delà de la forte impression qu’elles laissent, ces images d’en haut nous font appréhender les territoires autrement. Babinet en usait aussi en banlieue dans Swagger, on captait les mêmes paysages mais l’intention n’était pas la même.

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Merci pour cette superbe présentation. Je n’ai pas été encore le voir mais je connais suffisamment ces poudriéres et le travail de Ladj Ly pour lorsque ce sera le moment m’y plonger . Car pour moi difficile de rester sur mon siège tant la colère noire, sourde et profonde que j’ai devant tant de mépris à avoir laisser ses lieux se dégrader sans soutien en défaisant les liens de solidarité, d’aide que constituaient les réseaux d’éducation, de culture et d’animation mis en place …au siècle dernier. On a laissé la place à ceux qui lentement n’ont plus été que Les solutions…
Nous pouvons juste espérer que lorsque cela éclatera …

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Magnifique texte qui convoque toute la puissance véhiculée par le film de Ladj Ly. Tu dis très bien sa manière de filmer la poudrière que constituent ces quartiers dits sensibles, qui dit aussi beaucoup d’une génération qui n’a plus de freins, prêtes à tout faire sauter sur un coup de sang, animée d’une colère sauvage. Un film sous le signe du lion.

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