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Sélections du Goncourt

Futur Goncourt ? (L’hiver du mécontentement, Thomas B. Reverdy)

« Now is the winter of our discontent! Voici venu l’hiver de notre mécontentement. » (L’hiver du mécontentement, Thomas B. Reverdy / citant Richard III, William Shakespeare)

Une nouvelle fois dans un roman de Thomas B. Reverdy, une Candice nous charme. Elle n’a pas le sourire rouge de son homonyme d’Il était une ville, mais elle fait le même effet aux hommes. Un brin désinvolte sur son vélo, libre dans un Londres enfermé dans un carcan, Candice séduit sûrement en partie parce qu’elle est l’opposée de la capitale britannique de cette année 1979. En se mesurant à Shakespeare, en faisant face au personnage de Richard_III pour mieux le comprendre et le jouer, pour mieux rentrer dans sa peau, elle existe et fait exister sa liberté. Pendant que Candice vit, Londres s’efforce de laisser parler sa volonté et, telle une bête lasse, de s’ébrouer pour chasser les travaillistes du pouvoir, incapables de gérer la crise. La liberté que la ville réclame à grands cris ne parvient pas à éclater. Si Candice doit travailler, réviser son rôle, et est même confrontée aux abus de pouvoir des uns – rappelant son personnage à jouer, le manteau sanglant qu’elle porte où qu’elle aille – elle est jeune, et c’est ça, sa liberté : elle rêve, s’amuse, existe, se rebelle. Parfois, on peut avoir l’impression qu’elle se contente de survivre et on se rappelle qu’elle fait ce qu’elle aime, qu’elle arrive à vivre sa passion. Alors elle fait plus qu’exister, elle vit sa vie pour s’éloigner du contre-exemple représenté par sa mère, enfermée dans son couple malheureux. Tandis que Candice grandit, évolue, vieillit en apprenant à connaître le roi méprisable qu’elle doit porter au plus haut, sur la scène, grèves et manifestations éclosent dans le pays où les ordures s’entassent et où les cercueils servent de barricades, révolutions et guerres se répandent comme une trainée de poudre, un peu partout dans le monde.

Pour faire ce parallèle entre ascension du pouvoir yorkiste et ascension du pouvoir thatchérien, Thomas B. Reverdy alterne notes de Candice sur le personnage qu’elle doit habiter, dialogues avec les autres membres de la troupe entièrement féminine, comptes rendus poétiques des événements pas du tout poétiques que 1979 voit se dérouler, et parties narrant la vie de cette jeune comédienne, coursière à vélo à ses heures perdues. Le style est aérien, différent de ce que l’on connaît. Il se démarque par des petits pas de danse, rythmés par les chansons de l’époque, qui réussissent à charmer le public.

Encore une fois, l’auteur raconte le déclin, la crise, l’endettement et la tristesse avec une poésie qui nous donnerait presque envie que tout s’écroule. Là aussi, comme à Détroit dans son précédent roman, des lueurs subsistent. L’énergie de Candice malmenée par le froid et par ses soucis, la réussite programmée des « Shakespearettes » qui doivent montrer l’exemple à une Margaret Thatcher encore inconnue, la ténacité et le désarroi mêlés de Jones le pianiste, face à la mer. Rien n’est tout blanc ou tout noir : des nuances, que diable ! À chaque événement déplorable répond une petite lumière, mais à chaque petite lumière répond un événement déplorable. C’est un peu ça le style de Thomas B. Reverdy, et c’est pour cela que l’on adore. Ses descriptions de Big Smoke dans ses heures les plus sombres, ses phrases un peu longues mais pas trop, ses petites sentences assassines, et ses métaphores si jolies arrivent à rendre beau le laid, supportable l’insupportable, tout en parvenant l’exploit d’en souligner l’horreur. Et la chute. Mais quelle chute.

Si on croisait les doigts pour que Reverdy soit le roi – pas Richard III mais le roi Goncourt, le sort nous détrompa. Ce roman est malgré tout le Prix Interallié 2018.

Pour lire quelques lignes de l’éditeur, c’est ici

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